Séminaire orthodoxe russe en France : annoncer la foi en Christ dans le monde contemporain
lundi 28 juillet 2025
Entretien de l’hiéromoine Irénée (Gribov), recteur du Séminaire orthodoxe russe en France, avec Maria Sinyuk, porte-parole du Comité pédagogique de l’Église orthodoxe russe.
HISTOIRE DU CENTRE
Père Irénée, pouvez-vous retracer la genèse du Centre spirituel et éducatif Sainte-Geneviève-de-Paris ? Quels en étaient les objectifs à l’origine et comment ont-ils évolué ?
L’idée de créer notre Centre remonte à la visite à Paris de Sa Sainteté le patriarche Alexis II, en octobre 2007. À cette occasion, le président du Département des relations ecclésiastiques extérieures — aujourd’hui le patriarche Kirill — a proposé la création, en Europe occidentale, d’un lieu d’accueil et de formation pour les étudiants envoyés à l’étranger par l’Église orthodoxe russe.
L’enjeu n’était pas uniquement matériel. Il s’agissait surtout d’offrir à ces jeunes un véritable cadre spirituel, leur permettant de conserver un rythme de vie ecclésial, de grandir dans la foi, de structurer leur réflexion théologique et d’apprendre à vivre en chrétiens orthodoxes au sein des sociétés européennes contemporaines.
Dès le printemps 2008, le Saint-Synode entérinait la création de cet établissement, alors appelé « Séminaire spirituel russe à Épinay-sous-Sénart ». Depuis 2015, il porte officiellement le nom de Centre spirituel et éducatif Sainte-Geneviève-de-Paris.
Avec le soutien des évêques catholiques de la région parisienne — en particulier de Éric Aumônier, évêque de Versailles — le Centre est installé depuis 2009 dans les bâtiments d’un ancien monastère des Sœurs Auxiliatrices.
Aujourd’hui encore, la mission demeure inchangée : contribuer à la rencontre entre chrétiens d’Orient et d’Occident, et former une génération capable d’annoncer la foi en Christ dans un monde largement sécularisé, en portant un témoignage vivant au cœur même de la vie intellectuelle et sociale européenne.
Faut-il parler d’un « centre » plutôt que d’un séminaire ?
La distinction est importante. Un séminaire, au sens classique, est un lieu de formation pastorale avec un coursus compèt avec l'e,senement sur place. Notre Séminaire s’apparente davantage à une structure d’accompagnement : les étudiants suivent leurs études principales dans les universités parisiennes, tandis que le Centre leur offre un cadre de vie spirituelle et un espace de réflexion complémentaire, à travers notamment des conférences et rencontres.
Ce modèle, relativement courant dans le monde catholique, reste peu développé dans la tradition orthodoxe russe. D’où cette double appellation : « centre éducatif » en Russie, mais « séminaire russe » dans nos relations internationales.
Quelles traditions de la théologie russe nourrissent votre projet ?
La théologie russe s’est toujours distinguée par son ouverture intellectuelle et son goût du dialogue avec les sciences humaines. Cette attitude repose sur une confiance profonde dans la vérité de la Révélation chrétienne.
Nous nous inscrivons également dans l’héritage de la « école de Paris », qui a marqué la théologie orthodoxe du XXᵉ siècle. En France ont travaillé des figures majeures telles que Serge Boulgakov, Vladimir Lossky ou Kassian Bezobrazov.
Leur démarche — une théologie enracinée dans la prière et l’expérience ecclésiale, mais ouverte au dialogue avec la pensée occidentale — correspond profondément à l’esprit de notre Centre.
Quels moments ont particulièrement marqué votre histoire ?
Plusieurs dates jalonnent notre parcours : l’ouverture du Centre en septembre 2009, puis la consécration de l’église dédiée à sainte Geneviève et à saint Martin le Confesseur, le 14 septembre 2012. Cette église demeure le cœur vivant de notre communauté.
En 2014, une église en bois dédiée à la Nativité de la Mère de Dieu a été édifiée dans le parc.
La visite du patriarche Kirill en décembre 2016 a également constitué un moment fort, venant confirmer l’importance d’une présence théologique orthodoxe au cœur de l’Europe.
Enfin, en mai 2025, nous avons célébré le centenaire de l’Institut Saint-Serge, berceau de la théologie orthodoxe en diaspora — un héritage auquel nous nous sentons étroitement liés.
LE RECTEUR
Votre parcours personnel est marqué par un double ancrage, russe et français. En quoi a-t-il façonné votre vocation ?
Je ne suis pas venu immédiatement à l’Église. Comme souvent, il s’agit d’un cheminement progressif.
Mon parcours m’a conduit du pragmatique à l’abstrait, du monde séculier à la foi, de la culture russe à la culture française. Ces dimensions ne se sont pas succédé de manière linéaire : elles se sont entremêlées.
Ma première lecture philosophique fut Bertrand Russell — en russe. À l’inverse, mes premières lectures sur l’Orthodoxie, notamment Boulgakov et Evdokimov, je les ai découvertes en français.
Cette double formation constitue aujourd’hui un véritable atout pour le service qui m’a été confié.
Comment cette expérience favorise-t-elle le dialogue académique international ?
Il existe en France un intérêt réel pour la pensée russe, notamment dans les sciences humaines.
Grâce aux théologiens de l’émigration — Lossky, Evdokimov et d’autres — l’Orthodoxie est entrée dans les universités, où elle est désormais étudiée avec sérieux.
Le renouveau patristique dans le monde catholique a également favorisé l’émergence de collaborations académiques. Ce contexte rend le dialogue à la fois naturel et fécond.
FORMATION
Comment se structure le parcours des étudiants ?
Tout commence par une année propédeutique, centrée sur l’apprentissage du français et l’intégration dans le contexte académique.
Les étudiants poursuivent ensuite leur formation dans les universités parisiennes — Sorbonne, INALCO, Institut catholique de Paris, EPHE — dans des disciplines variées : philosophie, histoire, sciences religieuses, philologie, etc.
Le Centre, quant à lui, propose un cadre spirituel et intellectuel : vie liturgique, rencontres, conférences.
Quels profils d’étudiants accueillez-vous ?
Nos étudiants sont généralement déjà diplômés en théologie. Tous partagent le désir d’approfondir leur formation et d’élargir leur horizon.
Certains se destinent à la recherche académique ; d’autres au ministère pastoral en Europe occidentale, souvent dans un contexte missionnaire exigeant.
Quels débouchés offre cette formation ?
Le Centre ne délivre pas de diplôme propre. Les étudiants obtiennent un master universitaire français.
Cette double formation — théologique russe et académique occidentale — ouvre de nombreuses perspectives, tant dans l’enseignement que dans le service ecclésial international.
ALUMNI
Les anciens constituent toujours une part essentielle de la mémoire vivante d’un établissement. Certains méritent-ils une mention particulière ?
En un temps relativement court, le Centre Sainte-Geneviève a formé 29 serviteurs de l’Église. Nous restons en lien avec eux dans la prière et collaborons régulièrement avec beaucoup d’entre eux.
Chacun apporte une contribution précieuse à la vie de l’Église, si bien qu’il serait difficile d’en distinguer un en particulier. Nos anciens sont aujourd’hui présents dans des fonctions diverses : responsables de кафедры et enseignants à l’Académie théologique de Saint-Pétersbourg, chercheurs à l’Université de Fribourg en Suisse, recteurs de paroisses parisiennes, ou encore cadres académiques au sein de notre institution partenaire, l’École pratique des hautes études.
Je peux évoquer cela sans fausse modestie, d’autant plus que ma nomination récente comme recteur ne me permet pas de revendiquer un mérite personnel dans ce développement. C’est une histoire collective dont je me réjouis profondément.
Comment le lien avec les anciens est-il entretenu aujourd’hui ?
Il faut souligner que la plupart des collaborateurs du Centre sont eux-mêmes issus de ses rangs. De nombreux membres des structures diocésaines de l’Exarchat d’Europe occidentale — des services administratifs jusqu’aux mouvements de jeunesse — ont également été formés ici.
Dans ce contexte, la relation avec les anciens ne relève pas d’une structure formelle, mais s’inscrit dans la vie quotidienne du Centre. En raison de notre position à la croisée des séminaires russes et des universités d’Europe occidentale, nos anciens, engagés dans le service de l’Église, constituent à la fois notre meilleure carte de visite et un vecteur essentiel de coopération.
PERSPECTIVES
Quelles orientations le Centre souhaite-t-il développer dans les années à venir, notamment en matière de formation ? Voyez-vous un potentiel de coopération avec les écoles théologiques de l’Église orthodoxe russe en Russie ?
Du fait de sa proximité avec les grands centres de recherche du christianisme en France, notre Centre dispose d’un réel potentiel pour renforcer les liens entre les écoles théologiques russes et celles d’Europe occidentale.
On peut citer, par exemple, la collection « Sources chrétiennes », publiée à Lyon, qui poursuit aujourd’hui encore son travail d’édition critique des Pères de l’Église en langue française — une référence incontournable pour la recherche patristique.
Par ailleurs, l’Église orthodoxe russe a développé ces dernières années une solide expérience dans le domaine de la formation missionnaire et de l’enseignement à distance.
Je voudrais croire que, malgré les difficultés actuelles et les différences parfois sensibles de méthodes ou d’approches, l’attachement commun à l’éducation théologique et à la recherche permettra de dépasser les frontières. Dans cette perspective, la coopération avec les établissements de formation en Russie ne pourra que se renforcer.
Entretien réalisé par Maria Sinyuk, attachée de presse du Comité pédagogique de l’Église orthodoxe russe.




